En attendant un manifeste
21/04/2021
FISTGRA

(L’équipe d’Éphéméride nous a proposé d’écrire un texte. Leur erreur a été de nous laisser carte blanche.)

« Bonsoir » – McFly et Carlito, futurs ministres.

Deux amis, une vision particulière de l’actualité et du graphisme, de l’humour, du détournement et un nom douteux en verlan. Voilà comment on pourrait résumer FISTGRA et notre production graphico-cynico-disruptive depuis 2018. Pour être plus précis, FISTGRA c’est un parfois plus parfois moins duo qui va déterrer des objets, des figures et des personnages chinés dans notre jeunesse (ou même celle de nos darons) pour les détourner du droit chemin, de préférence avec le sourire. Certain•es diraient que l’on aime détruire l’enfance des gens, nous préférons dire que nous nous adressons aux enfants de plus de 18 ans. Jouer avec les stéréotypes et archétypes de personnages pour élargir leur signification et les teinter de politique: au final, nous nous plaçons juste dans la lignée de mouvements détourneurs déjà existants. Car transformer Picsou en capitaliste cherchant à cacher son argent dans les paradis fiscaux ou faire de Porky Pig1 un policier ultra violent, c’est utiliser une grammaire visuelle semblable à celle de groupes comme Adbusters par exemple.


FISTGRA, fausse Pub tirée du cahier d’activité Passeport Évasion, 132 x 187 mm, 2021.


FISTGRA, affiche Desire To Create pour le lancement de WAK, sérigraphie 1 passage, 400 x 600 mm, 2018.


Visuel par Eric Fleischmann partagé sur le compte Instagram d’Adbusters, 18 février 2021.

La différence serait alors le besoin d’interroger aussi les objets que nous fabriquons en tant que formes supplémentaires, et dans lesquels nous mobilisons cette production graphique.

 

Car pour nous, tout objet devient un lieu d’interaction, à l’image comme dit précédemment de tous ces magazines et petits objets de l’enfance, mais aussi l’occasion de créer un décalage.


Livre d’activité Passeport Disney, publié par Hachette, mai 2019.


Réédition des années 1980 d’un livre de coloriage Disney, trouvé sur Amazon.


Calendrier à colorier McDonald, 1980.

De là naît en général l’humour que nous proposons. Un dessin à compléter peut ainsi devenir une affiche pour critiquer la loi de sécurité globale, et un cahier d’autocollant type Panini peut très bien servir de support de recherches visuelles pour un animé, en plus d’être labellisé avec le titre un peu pompeux « d’art book ».


FISTGRA, affiche Dessine-moi un policier critiquant la loi de sécurité globale, risographie 3 passages par Quintal Éditions, 297 x 420 mm, 2020.


FISTGRA, Art Book officiel de la plus ou moins série presque animée Micron, défenseur des 1%, cahier pour autocollants, 32 pages, 210 x 297 mm, 2020.

La réflexion sur les objets comme signifiant et signifié est ainsi une constante chez FISTGRA: humoristes oui, mais avant tout graphistes! De fait nous gardons un certain niveau d’exigence quant à la cohérence de ce que nous proposons: quitte à parler d’évasion fiscale, autant prendre comme typographie la Suisse non? Et quant il s’agit de parler du président, pourquoi ne pas composer les textes en National? Le sens du détail et le jusqu’au boutisme font partie de ces traumas de notre formation dont nous ne nous débarrassons pas et qui nous obligent à passer parfois beaucoup de temps sur ce nous produisons.

 

Cette exigence répond en fait aussi à un autre impératif: celui de rester de crédible en tant que graphic-humoristes, parce la rigolade c’est du sérieux! En effet, il est facile de voir dans le rire une solution de facilité ou de décréter que mettre le graphisme au service de l’humour signifie manquer de rigueur. Tout d’abord sachez que nous portons nous aussi des cols roulés noirs et que nous traînons aussi dans les vernissages pour jouer les pique-assiettes. Ensuite, il est important de voir, comme nous l’avons dit plus haut, dans la blague une forme de poésie et d’outil d’interrogation. Prenons par exemple l’affiche Un chien flic, une baballe de Brigade Cynophile:


Brigade Cynophile, affiche Un chien flic, une baballe, sérigraphie 2 passages, 420 x 594 mm, 2017.

on peut à la fois y voir une boutade textuelle mais aussi graphique, en mettant le graphisme et la composition typographique au service du ton utilisé. Ici, l’humour est donc consciemment (ou non) un moyen de penser l’affiche comme support de composition et de lecture qui va jouer avec la perception du public. Autre exemple encore plus marqué: tout le travail de typographe Jonathan Barnbrook pour qui humour plus ou moins subtil, engagement politique et réflexion graphique sont indissociables. Lorsqu’il propose ses Olympukes en réaction au J.O. de Londres, Barnbrook détourne avec un humour cynique un élément graphique fortement mobilisé à cette occasion (les pictogrammes) pour transmettre un message et faire du graphisme une sorte d’outil critique visuel et intellectuel.


Olympukes, typographie par Jonathan Barnbrook à l’occasion des Jeux Olympiques de Londres, 2012.

Le rire militant (ou laughtivism, comme aiment l’appeler les mouvements anglophones de types Adbusters) peut donc exister à travers le graphisme et avoir une crédibilité certaine à plusieurs niveaux, mais il se doit d’être le résultat d’une réflexion qui ajoute une densité à ce que nous produisons. Quitte à ce que cela devienne un jeu intellectuel qui ne sera pas toujours perçu par tout le monde (voir ce que nous disions plus haut à propos de la typographie)2. Pour autant, nous ne rejetons pas non plus notre affiliation avec les cultures populaires du net et donc, avec la grammaire humoristique des réseaux sociaux, forums et applications.

 

Pour autant, nous ne pouvons pas nous revendiquer comme subversifs. Nous ne révolutionnons rien, notre mode d’action est finalement très indirect, et notre ton sarcastique peut parfois être interprété comme insuffisant, ou en tout comme manquant de radicalité. En fait, il nous apparaît très difficile de composer avec les dynamiques inhérentes à notre système économique, et encore plus de jouer avec ou de s’inscrire même partiellement dans son fonctionnement, et se revendiquer comme radicaux. Car finalement, pour battre le boss final de cauchemar qu’est le capitalisme libéral, il faut, au choix, le dynamiter de l’intérieur (et on imagine mal un réseau de banquiers et d’industriels s’organiser pour saboter ce qui leur donne un train de vie confortable) ou bien le rejeter complètement. Le problème de la tentation de l’ermite, c’est au final de se couper de toute forme de lutte ou de réflexion globale pour se tourner vers une médiation très auto-centrée. Alors, en attendant de choisir la voie de l’isolement, la plupart des personnes qui luttent ou contestent ce qui se passe s’organisent plutôt en tacticiens•ennes certaliens•ennes, et jouent avec ce qui s’imposent à nous, quand bien même cela signifierait accepter en partie certaines règles et problématiques systémiques pour mieux les questionner et les transformer. Il est donc difficile de se revendiquer graphiste sans se placer en partie dans cet ensemble que nous souhaiterions voir changer. Il faut juste rester suffisamment alertes pour ne pas accepter ce qui nous pose problème, et surtout être à l’écoute. Car si nous n’utilisons pas des modes d’actions directes comme le font certaines personnes et certains mouvements et collectifs, cela ne nous empêche pas de voir et entendre ce que ces individus et ensembles ont à dire et à revendiquer, et surtout de comprendre leur implication et leurs idéaux et envies. Le militantisme, c’est peut-être aussi un certain positionnement et une philosophie de vie, en plus d’un engagement physique et intellectuel. C’est soutenir les voix et actions de celles et ceux qui mènent des luttes qui nous paraissent essentielles et légitimes sans nous approprier avidement leurs propos et agissements, et surtout sans capitaliser sur des combats pour lesquels nous ne sommes pas des porte-étendards mais qui ne sont pas pour autant inintéressants à nos yeux. Voilà pourquoi nous ne traitons pas de tout dans notre travail, afin de ne pas dire n’importe quoi ou de desservir des luttes essentielles. D’autant plus quand le ton choisi est celui, ambiguë, de l’humour grinçant et du sarcasme.

 

« Militant » est donc un terme que nous ne rejetons pas, même si notre militantisme n’est pas celui qui s’affiche forcément en manif. Parce que via FISTGRA, nous cherchons à placer l’engagement politique sur les murs, dans les étagères, dans les cadeaux de Noël, sur Youtube… Il serait vain de croire qu’un activisme différent est nécessairement du « slacktivisme »3 même si cela pose la question d’être raccord avec certaines valeurs que nous défendons (mais nous reviendrons sur ce point un peu plus loin). L’un des soucis d’affirmer une ligne engagée est de s’afficher explicitement ou non en tant que membre de FISTGRA. Car si l’on veut aussi avoir un travail alimentaire en tant que graphiste, est-ce vraiment une bonne idée d’assumer que l’on se moque du gouvernement, que l’on critique la police et que notre dîner de rêve consisterait à manger les riches? Cette question n’appelle pas de réponse claire, elle dépend de l’affirmation de chacun•e en tant qu’auteur•trice, mais elle est toutefois régulièrement discutée au sein de FISTGRA. Voilà pourquoi nous n’affichons pas de noms dans notre description et que nous aimons nous dire que derrière ce signe peuvent se rallier différents•es membres qui peuvent faire le choix de l’anonymat ou non. Libre à chacun•e de participer à son niveau, mais aussi de faire vivre FISTGRA selon ses possibilités et ses envies (oui, il s’agit ici d’un appel à participation pour qui voudrait travailler avec nous, effectivement, bien vu).

 

Car il est nécessaire, pour qu’une structure comme la nôtre continue d’exister, de proposer très régulièrement du contenu. Dès lors, comment faire? Et surtout comment composer avec certaines dynamiques inhérentes à ce genre de groupes? Entre autres, comment trouver du temps et de l’argent pour faire vivre dans la joie et la bonne humeur FISTGRA?

 

Pour répondre à ces questions et rebondir comme une balle de tennis sur ce nous avons écrit plus haut, il est tout à fait possible d’envisager ce qui était de base un duo comme une structure fluctuante, parfois réduite, parfois agrandie. Nous n’hésitons à pas à labelliser certaines de nos recherches personnelles ou certaines de nos productions «FISTGRA» tant que le tout s’inscrit dans une continuité de ton. Qu’il s’agisse de posters pour faire de la prévention pour les MST, ou bien toute la production d’un animé qui détourne les archétypes et clichés de l’animation japonaise pour y implanter une réflexion sur l’actualité politique française et mondiale.


FISTGRA, affiche Durex, partenaire de vos étés, 400 x 600 mm, sérigraphie 3 passages, 2018.


FISTGRA, affiche officielle pour Micron, Acte 2: Renaissance, sérigraphie 4 passages, 400 x 600 mm, 2019.


FISTGRA, affiche officielle pour Micron, 3e Tour: Déconfinement, sérigraphie 4 passages, 700 x 900 mm, 2020

FISTGRA devient alors un tampon, un moyen de lier différents éléments. Mais il est aussi nécessaire de créer une cohérence au sein même de cet ensemble. De là est née notre volonté de créer des résonances entre nos différentes créations, toujours dans la même dynamique de parodie et de satire. Marvel a son M.C.U.? Alors nous aurons le F.E.U.: le FISTGRA Editorial Universe.


FISTGRA, logo du F.E.U. (FISTGRA Editorial Universe), 2020.

Dès lors il devient possible de citer les projets les uns dans les autres et de faire rencontrer différents personnages que nous (re)créons.


FISTGRA, Picassiette, personnage de Passeport Évasion, sculpte une statue à l’effigie de Micron, 2021.



FISTGRA, WAK, ton dernier cahier de coloriage, livre de coloriage pour enfants de plus de 18 ans, première édition, 24 pages, 210 x 297 mm, sérigraphie et impression laser, 2018.


FISTGRA, apparition d’un WAK, deuxième édition, dans un visuel pour Micron, défenseur des 1%, 2020.

Il s’agit donc de devenir un véritable collectif: chercher une cohérence sans nous limiter au travail en groupe, et ainsi densifier ce que nous proposons (encore une histoire d’ogre et d’oignon).

 

Il faut maintenant se demander comment financer le collectif. On revient à nouveau sur le débat sur le positionnement en tant que graphiste et auteur•trice: est-ce que l’on gagne notre croûte uniquement avec nos projets, ou est-ce l’on va chercher d’autres sources de financement? Des bourses, du mécénat, un job alimentaire? La vie de graphiste et d’artiste est, pour la majorité des gens, fragmentée (au sens de la multiplicité de vie professionnelle imposée malheureusement par les dynamiques auxquelles nous sommes confronté•es). Dès lors, on ne pourra à nouveau pas donner de réponse explicite à cette question, bien que l’on ait quelques idées, seulement établir que la survie de FISTGRA doit être une motivation supplémentaire.


Vidéo TikTok de @loziolo, publiée en avril 2021.

De plus, la précarité à laquelle nous faisons face nous oblige parfois à considérer nos idéaux comme un élément relativement souple. Car si tout travail mérite salaire, il est tout de même parfois délicat de se dire que nous vendons des objets critiques et militants qui, idéalement, devraient être à la disposition de tous•tes. De fait, nous proposons parfois des alternatives. Ainsi, lorsque nous vendons une risographie pour dénoncer la volonté du gouvernement de limiter nos moyens de réaction vis à vis des agissements de la police, nous proposons aussi d’envoyer une version noir et blanc à imprimer soi-même gratuitement. De même, un animé qui joue avec les codes d’internet se doit d’être disponible « gratuitement » pour le public4.


Le court-métrage animé de 12 minutes Micron, Acte 2: Renaissance, est disponible depuis septembre 2020 sur Youtube sur la chaîne Carantenne Plus.

Il s’agit donc d’être toujours à l’équilibre entre l’utopie de nos principes et la réalité de nos finances5. Et espérer qu’un jour, le collectif puisse se suffire à lui-même.

 

Pour cela, l’existence de notre structure est également liée, comme pour beaucoup de monde, à ce mot affreux que beaucoup confondent avec des termes comme « revenu » ou « argent »: la visibilité. Véritable nerf de la guerre dans le flot d’images et d’éléments qui peuplent les réseaux sociaux et plus globalement le net, il s’agit là d’un vrai enjeu auquel les maisons d’édition et collectifs doivent penser, presque comme le font déjà certaines entreprises, a fortiori à une époque marquée par l’annulation d’évènements et salons propices d’ordinaire aux rencontre et à la promotion. C’est pourquoi nous nous devons d’exister sur différents niveaux, en ligne et hors ligne, dans un jeu d’allers-retours permanents entre les librairies et les stories Instagram. L’application devient un terrain supplémentaire de réflexion sur ce que nous montrons au public: des objets qui ne sont pas en vente, des recherches en cours, la promesse de futures collaborations… De plus, le réseau est devenu un véritable lieu de recherches d’objets et de visuels, les comptes d’archives divers et variés se multipliant.


Le compte Instagram @t.v.dad publie régulièrement des captures d’écran de vieux dessins animés américains.


Le compte Instagram @stickercatalog partage des scans de vieux autocollants dont le graphisme vaut souvent le coup d’œil.


Le compte Instagram @fetishmagforsalenow met en vente des magazines liés à différents fétiches sexuels et datant de plusieurs époques, en plus de partager chaque fois quelques pages intérieures.

Instagram devient autant que les brocantes un endroit de découverte vernaculaire et d’inspiration permanente pour les compositions graphiques passées jusqu’ici inaperçues. Au final, notre feed devient même la meilleurs description de ce que nous sommes: les publications Mediapart côtoient les unes de Libération et les mèmes sur l’actualité succèdent aux fausses affiches de films et aux faux jouets d’ObviousPlant… Si on assumait enfin d’être les startupers que nous rêvons secrètement d’être, on pourrait dire qu’Instagram est à la fois notre plateforme de vente, notre lieu de rencontre avec notre public et notre moodboard (j’ai vomi).


« Non », Mario. Capture de la vidéo Hotel Mario – Non HD, postée sur Youtube le 25 mars 2012.

 

Concluons donc ce pavé sur la plage, en disant qu’il faut se serrer les coudes pour arrêter de se serrer la ceinture, et garder le poing levé, histoire de viser la Lune sans avoir peur. Et en rappelant que chaque action, réflexion ou création critique, aussi infime paraissent-elles, sont essentielles.

 

1: En anglais, Pigs désigne la police au même sens qu’en français nous leur donnons un nom de gallinacé
2: Pour autant, ne jamais, JAMAIS, chercher à faire de ce jeu un élément prédominant qui exclurait une partie du public. Une bonne vanne est comme un ogre qui est comme un oignon: elle a des couches.
3: On parlera de slacktivisme pour qualifier un activisme distancié et sans réel engagement, donc sans effet selon certaines personnes.
4: La gratuité étant conditionnée par tout ce que des plateformes comme Youtube et Vimeo induisent de récolte de données personnelles et de cookies malheureusement. Il faudrait idéalement repenser aux moyens de diffusion et trouver donc des alternative efficaces bien que cela donne lieu à d’autres débats et discussions que nous n’aurons pas ici.
5: On pourrait aussi réfléchir à un système de financement participatif comme peuvent le faire certaines maisons de micro-édition comme les éditions burn-août, qui militent pour un prix libre et font de la diffusion des textes un enjeu essentiel qui surpasse la question de la valeur marchande de ce qui est produit.