SANS CORPS
15/04/2021
Enzo Le Garrec

SANS CORPS est un espace de parole queer. SANS CORPS est un espace d’expression à disposition de personnes opprimæs. SANS CORPS est un espace de dialogue, de rencontre, de lien, de diffusion. SANS CORPS est un espace de confrontation avec l’ordre social. SANS CORPS se veut hybride et mouvant. SANS CORPS doit circuler. SANS CORPS est gratuit.


Enzo Le Garrec, SANS COPRS, n°00, 2019.

Édito du n°00 :

« […]Le langage pourrait-il nous blesser si nous n’étions pas, en un sens, des êtres de langage, des êtres qui ont besoin du langage pour être ? Sommes-nous vulnérables parce que les termes du langage nous constituent ? Si nous sommes formés dans le langage, alors le pouvoir formateur du langage précède et conditionne toute décision que nous pourrions prendre à son sujet — nous sommes, pour ainsi dire, insultés dès le départ par son pouvoir primitif.
L’insulte occupe cependant une place spécifique dans le temps. Être insulté [to be called a name] est l’une des premières formes de blessure linguistique dont nous ayons l’expérience. Mais tous les noms que l’on nous donne ne sont pas injurieux. Recevoir un nom [to be called a name] est aussi l’une des conditions de la constitution d’un sujet dans le langage ; c’est bien sûr l’un des exemples proposés par Althusser pour faire comprendre ce qu’est “l’interpellation”. Le pouvoir qu’a le langage de blesser est-il la conséquence de son pouvoir d’interpellation ? Et comment est-il possible, si cela est possible, qu’une puissance d’agir linguistique émerge de la scène constituée par notre vulnérabilité habilitante [enabling] ?
[…] L’expression “survie linguistique” suppose que le langage est le lieu d’une forme de survie. Les analyses des discours de haine [hate speech] recourent continuellement à ce genre de références. Affirmer que le langage blesse ou, pour citer une formule de Richard Delgado et Mari Matsuda, que “les mots blessent” [words wound], c’est mêler le vocabulaire du corps et celui du langage. L’usage d’un verbe comme “blesser” suggère que le langage peut avoir des effets similaires à la douleur et à la blessure physiques. […] »1

Ce qui se joue ici dans cet extrait est que le langage est une puissance d’agir, un acte avec ses conséquences. Cet acte peut être un mode d’oppression de nos corps, il est violence, car il existe à partir de normes épistémologiques obsolètes (ordre social binaire, différenciation sexuelle, etc.). Ces normes ont des conséquences sur la production de pensée, de connaissances et de savoirs. Le langage n’est pas anodin. Cependant, les conditions de production, de circulation et d’interprétation des savoirs, ces normes épistémologiques sont assujetties au pouvoir politique, à l’ordre social binaire, à la différenciation sexuelle, etc. Elles sont le domaine des oppressaires. SANS CORPS parce qu’il convient d’interroger ces pratiques discursives qui donnent lieu aux formes diverses de la connaissance. SANS CORPS parce que le pouvoir politique s’exerce directement sur nos corps. Nos corps sont immédiatement assujettis par des injonctions. Ces dernières s’exercent via l’injure, la nomination, l’invisibilisation, la classification, la domination, etc. Ces dispositifs préexistent à notre autodétermination, intervenant comme une interpellation. Ils sont la première adresse d’autrui, conférant à nos corps, nos identités, les termes de notre existence. Nos corps, nos identités, sont dès lors investies par le pouvoir politique avec son lot de modes d’oppression. De ce postulat il nous faut prendre le contre-pied en créant ici de nouvelles pratiques discursives, prendre possession de ce pouvoir, déconstruire ce qui produit aujourd’hui le langage. Nous devons refuser cette tradition épistémologique binaire et faussée de nos vies queer. Car cette dernière est obsolète, elle ne participe qu’au maintient de l’ordre oppressif. Elle invisibilise, elle mégenre, elle rejette, elle blesse, elle insulte, elle tue. Cette tradition participe de politiques gouvernementales de dominations, de violence, de mort. SANS CORPS donc, parce qu’il s’agit ici de changer cette trajectoire.


Enzo Le Garrec, SANS CORPS, n°01, 2020.

Cet édito, c’est le point de départ de ce projet en novembre 2019 : la volonté de faire corps. À ce moment, je m’interrogeais sur les relations entre langage, épistémologie et représentations des personnes queer. C’est toujours le cas. J’avais le besoin de voir, lire, entendre d’autres voix, d’autres imaginaires, d’autres visions, et j’étais capable de les mettre en scène et les diffuser.

SANS CORPS. Corps politique, corps vulnérable, corps physique, 100 corps ? Il s’agit par ce titre de faire un pas de côté, de prendre possession de la souveraineté de nos/sur nos corps. Repenser notre espace, prendre notre espace. Sans limitation. Deux mots comme une promesse.

Depuis, trois publications ont vu le jour. Ces propositions s’ajustent au fur et à mesure, et d’autres formes sont en train d’être cuisinée. Ces publications ont été dispersées dans divers endroits au grès du vent, dans des librairies, des bars, et des écoles d’arts, par la poste ou en main propre. Je remercie encore une fois les participanz, sans qui, tout ça n’aurait pas de corps.


Enzo Le Garrec, SANS CORPS, n°02, 2021.

Xoxo,
Enzo

PS : Vous pourrez trouver le prochain numéro au début de l’été (normalement) à Lyon (Ouvrir l’œil, Bal des ardents, et Ensba), Besançon (ISBA, en main propre), Bruxelles (Tulitu), Paris (Les mots à la bouche), et Nevers (Ravisius Textor). Une version numérique est au four, stay tuned !

1 Judith Butler, « De la vulnérabilité linguistique » [extrait], Excitable Speech, trad. par Charlotte Nordmann, Éditions Amsterdam, Paris, 2004, p21-25.