Tiré de mon carnet
22/02/2021
Chloé Mathia

Notre jeunesse, elle s’exprime rarement. Elle est imprévisible, elle atteint la nuit comme des vautours qui cherchent le repos. Mais elle reste surtout unique à notre perception. Elle se perd dans le noir, en espérant que la lumière ne la laisse pas tomber. Elle a seulement décidé de dire. Elle s’égare dans des discussions qui rejettent le déni. On ne lui en veut pas de nous avoir donné envie. Elle nous a permis de dire. Finalement, on s’est retrouvés ensemble, comme des monstres qui rêvent d’amour. Nos barrières, qui nous hantaient et qui nous bouffaient de l’intérieur se sont déplacées sur un obstacle imposé à une généralité. Elle n’avait pas la force de retenir deux problèmes. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à confronter l’une d’entre elles, sans la taire: notre nous. Enfin, notre moi.


Chloé Mathia, Tiré de mon carnet, 2020.

La création d’un son n’était qu’un calque opaque à la vérité de mon inspiration. Le monde pouvait s’écrouler, mais on était là à dire les choses. Seulement à dire, et à écouter. On nous a laissé seuls. Enfin, je dis seuls pourtant nous étions tous les huit. J’ai épargné ma feuille, moi et le fantôme sous les toits. Ce fantôme, je l’ai vu quelques fois, mais on me disait vite petite viens ici, prend place, tranquille, pour se comprendre, on a toute l’éternité. Je crois que c’est à partir d’ici que j’ai senti pour la première fois pourquoi je les prenais en photo. Mes proches m’ont souvent fait ce reproche de ne pas me confier assez. Mais ce glacier a connu la chaleur qu’il lui fallait. Celle de ces personnes. J’étais plombée d’épuisement, mais pour les capturer, je ne connaissais même plus ce terme. Ils m’ont fait refuser de croire que je suis un vulgaire sac de frappe sur pieds. Et je me disais que tout a un sens et qu’un jour, je le comprendrai.


Chloé Mathia, Tiré de mon carnet, 2020.

C’est ça en fait, l’histoire. Ce sont eux qui l’ont construit. Ce sont eux qui l’ont révélé dans toutes ces substances chimiques. Et ces substances chimiques, il fallait les comprendre. Une première tentative pour les voir apparaître, sans succès. C’est encore mon étourdisme qui a manqué d’agilité. Mais lorsque l’on m’a accompagné, c’est là que j’ai vu. J’ai su.
Dans les temps qui ont suivi, j’ai pu oser impressionner ma pellicule de ma famille. C’était étrange cette distance avec laquelle je voyais les choses. J’ai pris le temps de trouver la manière avec laquelle prendre ces femmes, cet homme. Cette distance, m’était différente aux semaines passées, mais c’était une brisure enfin acquise. Par fermeture de l’obturateur, je leur offrais mon identité, mais ça, ils ne le savent pas. Mais les personnes d’avant le savent.


Chloé Mathia, Tiré de mon carnet, 2020.

J’ai appris alors qu’il fallait clore un des épisodes de ma jeunesse. Un épisode mentalement épuisant, mais constructeur d’une identité. Ces photos sont pour moi un hommage à ces personnes, un amour d’un temps que j’ai définitivement impressionné sur une pellicule. Elles se sont fixées, et ne deviennent maintenant plus qu’un souvenir. Et comme le dit Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une.


Chloé Mathia, Tiré de mon carnet, 2020.

À la prochaine,
Chloe