Transie d'Amour
01/02/2021
Charlotte Munsch

A toi, femme du peuple, jacobine habituée des tribunes, enragée, en furie.
A toi, tricoteuse d’hier et de demain.
A toi, sorcière diabolique, ne cesse jamais d’être cruelle.

L’année 1793 est marquée à Paris par un fort engagement politique de femmes issues des milieux populaires dans la lutte contre les Girondins, le fédéralisme et les modérés. On les retrouve alors, tricotant, dans les tribunes publiques des assemblées, aux côtés des sans-culottes, pour défendre l’action des Jacobins.
Plus tard, l’expression de « tricoteuse » deviendra un terme péjoratif désignant une femme aux opinions révolutionnaires.
La révolte des Tricoteuses du XIXème siècle souffle alors comme un élan revendicatif 3.0


Jean-Baptiste et Pierre-Étienne Lesueur, Tricoteuses.

Aujourd’hui je suis entre ma mère et ma grand-mère, à distance, au milieu de cette pandémie, toujours à la même place sur mon canapé, près de la fenêtre, je tricote, nous tricotons.
Je n’assiste à aucun procès, je ne pointe aucun criminel du doigt, simplement Youtube fait défiler les vidéos de CupOfJasmin, Océane, Bastos et Sam Zirah.
Je me sens pourtant à contre-courant lorsque je vois les files humaines se multiplier devant les enseignes Zara le jour du déconfinement.

Et si tricoter, fabriquer ses propres vêtements en 2021 ne reviendrait-il pas à marcher sur les traces de vieilles révolutions?
Je ne donne aucune réponse, je suis toujours sur mon canapé, à la même place. Je m’interroge dans ma tête, mon amoureux dans une autre pièce.

LA FLEUR, première collection réalisée en 2017 pour mon diplôme, pour/d’après les multiples interprétations de l’actrice allemande Margit Carstensen dans l’œuvre cinématographique du réalisateur Rainer Werner Fassbinder précède donc TRANSI.


Charlotte Munsch, La Fleur, 2017.

Cette dernière est née ici, au milieu d’une ère traumatisante, au croisement de toutes mes envies, tous mes ennuis, toutes mes convictions.
Il a fait 38 degrés début juin, je fabrique avec de la laine et du coton recyclés et c’est cela qui me réchauffe le cœur et l’esprit.
J’ai glané la matière première dans les ressourceries, les Emmaüs, les merceries qui veulent s’en débarrasser, chez les particuliers… et je joins les deux aiguilles. Lentement, très lentement. Je prends goût à cet artisanat, j’assemble les couleurs et les textures et j’éprouve du plus profond de mon âme de la satisfaction.

Mon chouchou William Morris, dans l’Age de l’Ersatz : «Voila en bref notre position d’artiste: nous sommes les représentants de l’artisanat auquel la production marchande a porté un coup fatal. Efforçons-nous en conséquence d’être des artisans aussi talentueux que possible et, si, nous ne pouvons l’être dans un domaine, tournons-nous vers un autre où nous trouverons un terrain où exercer nos facultés artistiques. »


William Morris, L’Âge de l’Ersatz, 1996.

Voilà où j’en suis, vers quoi je tends. Pour et avec ma mère, Marguerite ma grand-mère, mes sœurs, mon père, mon frère, M’Hand, ces hommes qui nous acceptent O sorcières enragées que nous sommes.
Au plaisir de vous chauffer le cœur tel un bûcher au milieu d’un monde sans dessus dessous, TRANSI de peur mais pas TRANSI de froid.

Charlotte Munsch, TRANSIE D’AMOUR
(collection à découvrir sur instagram)

Crédit de la gravure des tricoteuses : Jean-Baptiste et Pierre-Étienne Lesueur

Crédits images de la collection TRANSI
Photo : Charlotte Munsch
Photo assistant : M’Hand Abadou @kabylefragile
Hand Helper : Catherine Munsch