Les noms de l'air
18/01/2021
Clémence Fontaine

Clémence Fontaine, Adopt-a-Vortex, 2021.

J’aborde la météorologie comme le reflet d’un état sociétal, qui incorpore et produit une forme de politique. La météo implique davantage qu’une conversation sans attache ou qu’une simple courtoisie. Comment son agentivité permet une lecture de notre environnement et une compréhension de sa construction ? Le schéma de la météo est basé sur le court terme et le local, à la différence de la climatologie qui couvre une période plus longue et une spatialisation plus vaste. La météo permet en se concentrant sur des temps et des lieux précis d’avoir une vue globale, et avec les archives de prévoir, et basculer doucement de météorologie à climatologie.


Vitrine de librairie à Freiburg-im-Breisgau, dans le land
de Bade-Wurtemberg, en Allemagne.

Alex, Barbara, Denis, Carmen, Ciarra… Vous êtes-vous déjà demandé, d’où viennent les noms des phénomènes de pressions atmosphériques ? Qui choisit les noms de ces masses d’air ? Selon quel protocole ? Et en quoi cela-nous impact-il ?

Historiquement, l’attribution de noms aux masses d’air avait pour objectif d’aider les aviateurs pendant la 2nd guerre mondiale. Par sa réussite, ce système, s’est petit à petit étendu à l’ensemble de la planète. Dans un premier temps, il est décidé d’attribuer des noms féminins aux phénomènes de basses pressions et des noms masculins aux phénomènes de hautes pressions. Comprenez ; le « mauvais temps » revient au genre féminin et le « beau temps » au genre masculin. [Aparté : l’attribution des tempêtes au genre féminin entre étrangement en écho avec l’étiologie de l’hystérie construite par la médecine occidentale moderne : à l’époque, il s’agit d’un trouble mental, se manifestant par des crises émotionnelles, identifié comme étant exclusivement féminines.] Heureusement, en 1998, ce système est jugé discriminant et, depuis, les noms sont une année sur deux féminin ou masculin pour les hautes et les basses pressions.

Ce qui nous intéresse ici, commence en 2002, avec Adopt-a-vortex. Cette plateforme, est rattachée à l’association Berliner Wetterkarte liée au département de météorologie de l’Université libre de Berlin, soit l’institution chargée depuis une soixantaine d’année de nommer les phénomènes météorologiques d’Europe Centrale. Ce qu’offre Adopt-a-vortex, c’est la possibilité à tout un chacun d’attribuer un nom à un phénomène atmosphérique. Tout le monde peut choisir le nom du prochain phénomène météorologique… Oui même vous ! [À savoir : ce financement est une forme de sponsoring et permet à l’association de financer des programmes scolaires pour les étudiants en météorologie de l’Université berlinoise.]


Les prénoms attribués aux pressions de l’air sont donnés à l’avance et dans l’ordre des demandes. Si aujourd’hui l’envie vous prend de nommer un phénomène atmosphérique, vous n’aurez qu’à simplement remplir un dossier contenant vos coordonnées, choisir un prénom conforme ; un prénom sans caractère spéciale, non-composé, au bon genre selon l’année et le type de phénomène choisi, payer une somme entre 250 et 360 € et attendre votre tour. Les noms étant attribués dans l’ordre alphabétique, un Zakaria à moins de chance qu’un Alain, tout dépendra du nombre de pressions atmosphériques qu’il y aura dans l’année, puisque chaque année recommence à la lettre A.

Ces appellations atmosphériques se font par spéculation et en amont de leur existence, sans connaissance de leur virulence. On ne sait pas dire à l’avance si Valérie sera meurtrière ou non. Et qui voudrait donner son nom à un désastre ? La seule chose dont on est certain, c’est que les phénomènes de basses pressions (les tempêtes) sont plus rares donc plus médiatisées, donc automatiquement plus prisées et plus onéreuses. Au-delà de ce procédé, qui fait de cette procédure un micro-dispositif en soi, il y a l’idée à la fois de genrer un phénomène naturel, de le personnifier, de lui donner une valeur monétaire tout cela en gardant comme objectif l’organisation d’un flux de données.

Dans l’action de nommer, plusieurs choses rentrent en compte. D’abord, il y a un aspect sensible. On ne donne de noms qu’à ce que l’on aime ; une personne, un animal, un objet… C’est peut-être alors, un moyen de se sentir plus proche. Sûrement les personnes qui donnent des noms aux phénomènes atmosphériques sont des passionnés d’intempéries. Seulement, cette sensibilité ne semble pas s’arrêter à un lien nommé-nommeur. Elle donne aussi un corps sensible à ce qui est désigné, qu’il soit vivant ou non. La tempête Alex, nous aurait-elle paru aussi violente et dévastatrice qu’annoncé si elle s’était appelée « 15 034 catégorie A » ? En aurait-on autant entendu parler ? En réalité, on peut se demander si le fait de personnifier une tempête, permet de mieux sensibiliser, tant au sens figuratif qu’au sens propre. Le fait qu’il s’agisse d’un corps sensible auquel on attribue des qualités humaines, agit sur la perception du danger, et nous semble ainsi moins éloigné de nous, plus considérable. Ensuite, il y a peut-être aussi, dans l’acte de nommer, une idée de domination/d’appropriation, comme une manière d’apposer sa marque, son territoire et de reprendre le contrôle. Une façon de réclamer une propriété et de la rendre légitime. Donner un nom, c’est choisir une forme de conséquence, de détermination, voire si on reprend l’idée de certains, de forger un caractère. Cela instaure une certaine forme de filiation que l’on pourrait rapprocher de la parentalité. D’ailleurs, sur la plateforme Adopt-a-Vortex, on n’appelle pas cet acte une appellation, mais bien une adoption. Entre autres choses, le nom qui est choisi par le nommeur est bien souvent son propre nom. Comme l’inventeur qui donne son nom à une découverte, ou le colon à un territoire, le biologiste à une espèce vivante ou l’entrepreneur à une firme…

Après tout cela, que vous reste-t-il ? Un simple ensemble de documents A4 comme trace ; l’Abschlußpaket. Ce dossier permet d’attester de l’adoption et par la même occasion d’ancrer dans le temps un instant météorologique. Il comprend un acte d’adoption avec le nom du phénomène et celui du parent, la biographie de la pression atmosphérique, une carte retraçant le parcours effectué par la masse d’air, des photographies satellitaires ainsi qu’une série de relevés de data. Ces documents retracent les différentes caractéristiques du phénomène, comme les carnets de santé des enfants dans lesquels on consigne soigneusement l’évolution de leurs tailles et de leurs poids. On y trace des courbes de cette évolution, on compile les différents stades de la croissance. De cette même manière que les carnets de santé permettent d’avoir des relevés durant la petite enfance, les documents de l’Abschlußpaket sont des relevés d’un instant T.

C’est tout ce paradoxe d’impact qui est intéressant dans l’idée même de météorologie, comment faire de cette prémonition, cette forme de hasard une pratique de contrôle ? La météorologie est basée sur la prédiction certes, mais en vue d’un meilleur encadrement. Dans un environnement où la majorité de ce qui nous entoure est maîtrisée et sous surveillance comment peut-on encore dépendre de ce mécanisme naturel hasardeux ? Et d’ailleurs, est-il véritablement aléatoire ? Véritablement naturel ?


Abschlußpaket envoyé par voie postale par Konrad Bucher du Berliner Wetterkarte & Institut für Meteorologie der FU Berlin.


Certificat d’adoption du phénomène de basses pression « Louie » contenu dans l’Abschlußpaket.


Carte isobarique et vue satelitaire du parcours de « Louie » contenu dans l’Abschlußpaket.


Relevé de données et évolution de l’intensité et du parcours de « Louie » contenu dans l’Abschlußpaket.